À l'espace multimédia de Ploemeur (56), Abder Ragui épate ses deux élèves. Bien que non-voyant, il surfe sur le net comme un vrai pro, se balade sans retard sur le moteur de recherche et arrive sur un site commercial en quelques clics. « "Trois jours chez ma mère", de François Weyergans, ça coûte 16,63 € et ils font actuellement 5 % de ristourne », dit Abder, en écoutant la voix de la synthèse vocale. Lire le dernier Goncourt, grâce au net, quand on est aveugle ? Ce n'est plus un problème — si ce n'est les moyens — pour Abder. La plupart des livres sont désormais sous format électronique et en fichier PDF. Une fois acheté, pour le lire, il faut être équipé d'une synthèse vocale : la machine lit tout sur internet. Et il peut même poser un marque-page électronique et continuer la lecture le lendemain, là où il s'était arrêté. Abder fait la démonstration. D'un clic, il supprime la ponctuation... parlée.
Synthèse vocale à 2 200 €
Totalement aveugle, Abder n'a pas, ce soir, besoin de clavier en braille pour initier ses deux élèves du soir, malvoyants tous deux. Michel, kiné à Kerpape, a 1/10e de vision à chaque œil et depuis la rentrée, s'initie aux arcanes du net.
Son épouse utilise l'ordi et son fils ado aussi. Il ne tient pas à être largué. Il aurait besoin de la synthèse vocale mais le coût, 2 200 €, le retient encore. Grand lecteur, il est abonné à la bibliothèque sonore de Vannes qui propose quelque 2 000 titres.
« Oui, internet m'intéresse et Abder me donne des astuces deux fois par mois. C'est à moi de m'exercer ensuite à la maison. » — Michel
Dans deux ans, Michel prendra sa retraite : le net devrait alors être à sa portée. Abder lui donne un dernier tuyau pour dénicher sur internet les opérateurs téléphoniques les moins chers. « J'ai ma fille en Irlande et mon frère au Maroc. Moi aussi, je téléphone beaucoup », dit-il. À Lanester, Quéven et Ploemeur, il forme au multimédia une cinquantaine de personnes handicapées visuelles de tous âges, dont un tiers totalement non-voyantes. Il explique aux deux élèves les raccourcis qu'il s'est bidouillés. C'est indispensable lorsque l'usager ne voit rien sur l'écran.
Le net et la citoyenneté
« Icône trombone », dit, bêtement, la synthèse vocale. « Mince, je vais rectifier ça et lui faire dire "pièce jointe" », rectifie Abder qui se met à l'ouvrage. Monique, qui ne distingue pas grand-chose sur l'écran, a pu lire, grâce au texte agrandi vingt fois, le courrier de sa messagerie. Elle a un ordi chez elle, possède un téléagrandisseur pour lire le journal. Le net devrait, par exemple, lui permettre de suivre ses comptes bancaires et grandement lui faciliter la vie.
« C'est une question de méthode, de stratégies à développer. On adapte sa recherche à la présentation de la page sur l'écran. » — Abder Ragui
Internet, qui commence le plus souvent par une initiation informatique, c'est aussi pour les non ou malvoyants « l'accès à une citoyenneté égale pour tous ». Salarié-formateur de l'association des aveugles handicapés de Bretagne, Abder Ragui, ancien animateur radio, à l'optimisme chevillé au cœur, a convaincu des élus de l'agglomération de Lorient de la nécessité de mettre des moyens informatiques au service des malvoyants. Et gratuitement. Grâce à lui, le bulletin municipal de Quéven et, bientôt, celui de Lanester, sortiront en braille. ◆
Michel Le Hébel